L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

Série de quatre papiers peints, Château de Madame de Maintenon

vendredi 19 août 2016, par Barbara Cogollos

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L’usage du papier comme décor mural gagne véritablement ses lettres de noblesse au XVIIIe siècle dans toute l’Europe, avec l’importation des "papiers de Chine", que l’on nomme aussi "papiers des Indes" : des papiers peints à la main, produits à Canton et commercialisés par les Compagnies des Indes.

Les ateliers chinois spécialisés les fabriquent en petite série à l’intention de l’Europe : il s’agit exclusivement d’une production destinée à l’exportation. Si les Chinois peignent aussi pour leur propre usage, ils utilisent néanmoins comme décoration un rouleau unique suspendu devant le mur. Pour l’Europe, ils choisissent dans la production académique traditionnelle certains thèmes précis, traités de façon panoramique sur un ensemble de rouleaux, que leurs clients européens collent l’un après l’autre sur le mur. Ces rouleaux sont composés de feuilles de papier collées les unes au bout des autres, de façon à obtenir une dimension de 0,80 à 1,20 m de large et de 3,50 à 4 m de haut. Ces rouleaux forment des ensembles de 22 à 43 rouleaux, de quoi réaliser le décor de plusieurs pièces.
La surface de ce papier est le plus souvent en blanc, mais peut aussi être coloré en vert, en bleu ou en rose. Les motifs sont ensuite peints à l’aquarelle ou à la gouache.

Les motifs chinoisant ont connu un succès sans précédent grâce à une conception esthétique nouvelle qui rompt avec le système de perspective occidental et ne font que fort peu appel au modelé et à l’ombre. Quelques motifs reviennent régulièrement : des scènes de la vie quotidienne rurale chinoise, en particulier la production du riz, du thé, de la soie ou de la porcelaine ; des compositions d’arbres fleuris plantés sur des rochers ; des bambous, oiseaux, insectes, papillons qui volettent de branche en branche ; ou encore des constructions géométriques de bambous encadrant des médaillons représentant des vases ou des pots de fleurs. Ces motifs permettent de « supprimer » le mur et d’introduire le visiteur des lieux dans un espace de rêve.

En Europe, entre 1667 et 1669, on trouve la trace des premières importations de papiers peints provenant de Chine notamment dans les archives du "Garde-Meuble de Paris". En 1686, les ambassadeurs du roi du Siam offrent à Louis XIV des rouleaux de papier peint : "deux grandes feuilles de papier tout en perspective ; dans l’une sont toutes les sortes d’oiseaux de Chine, dans l’autre les fleurs". Dans les années 1680-1690, les archives anglaises et hollandaises révèlent des importations comparables. Au début du XVIIIe siècle, les Compagnies des Indes anglaises et françaises, au vu de la forte demande, en proposent de grandes quantités sur le marché grâce au développement maritime entre l’Orient et l’Occident.

Tout au long du siècle, mais aussi pendant la première moitié du XVIIIe siècle, ce sont des milliers de rouleaux qui parviennent en Europe. Les country houses britanniques, les palais allemands et piémontais abritent également de très nombreux ensembles.

Toutes les cours européennes sont séduites : l’engouement gagne aussi les princes allemands, comme le prince électeur Max Emmanuel de Bavière, qui en décore l’intérieur de sa "Maison des Indes", Pagodenburg, aux portes de Munich, en 1722.


En France, nous retrouvons plusieurs témoignages de cette mode, comme dans les livres-journaux des marchands de l’époque qui documentent chaque vente. Les plus beaux témoignages restent cependant les papiers-peints eux-mêmes, comme ceux se trouvant au château de Talcy ou au château de Maintenon, d’où notre papier peint est issu. Madame de Maintenon, favorite du roi Louis XIV a certainement reçu des cadeaux de la part du roi pour aménager son château.
Le papier peint que nous proposons est un très bel exemple du design appelé « l’Arbre de vie » créé en Chine pour la Compagnie des Indes qui l’a vendu aux grandes maisons européennes. Peint vers 1800 dans la région de Canton, il a été choisi pour décorer le château de Maintenon.

On y retrouve un des thèmes chers aux artistes chinois, à savoir la glorification de la nature à travers la représentation d’un paysage exotique : des oiseaux voletant entre les branches d’arbres, des papillons et des insectes se déplaçant de fleur en fleur, des rochers aux formes excentriques et plusieurs variétés de plantes. Il en résulte un papier peint d’une grande douceur, picturalement et historiquement riche.

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