L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

SHODANA

lundi 7 mars 2016, par Barbara Cogollos

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SHODANA JAPONAIS DE L'EPOQUE MEIJI (1868-1912)

L’arrivée au pouvoir de l’Empereur Mutsuhito, mieux connu sous le nom de Meiji, marque un tournant dans l’histoire du Japon. La prise de pouvoir par Meiji, en 1868, est synonyme de modernisation pour ce pays. Sa première action est de diffuser la Charte des cinq articles ; cette charte mène à l’abolition du féodalisme et proclame un gouvernement moderne et démocratique en restaurant le système impérial. Le pays s’ouvre enfin au monde après les révoltes, la famine et 250 ans d’autarcie. L’économie du pays se développe et les manifestations artistiques se multiplient. C’est à cette époque que le meuble japonais gagne définitivement ses lettres de noblesse et devient un objet de décoration.
Cette période prospère permet aux japonais les plus aisés d’acquérir ces objets décoratifs raffinés et ces meubles de haute qualité.

Durant l’ère Meiji, l’artisanat développe deux styles artistiques distincts : Yooga (influencé par les arts occidentaux) et Nihonga (influencé par les arts traditionnels). Ce cabinet appartient au second style. Ce type de mobilier est appelé « Shodana » autrement dit « armoire laquée » en japonais.
Le shodana proprement dit est un meuble laqué d’apparat, que l’on aime montrer et qui est utilisé comme bibliothèque ou bien pour ranger les précieux kimonos : il est à la fois décoratif et fonctionnel. Ce splendide shodana qui nous est présenté est une sublimation technique et esthétique. Il s’agit vraisemblablement d’un meuble créé pour un intérieur appartenant à une personne de haut rang social : une commande spéciale pour un membre de la cour peut être... ou bien, une création particulière que l’on envoyait en occident. Ce type de création était la vitrine du pays, il devait refléter tout son savoir faire et était présenté lors d’évènements prestigieux tels que les Expositions Universelles. Ce shodana est sans nul doute, un témoignage historique du raffinement et de la grande qualité de production artistique japonaise à cette époque.

Communément, les meubles japonais sont asymétriques et sont composés de nombreux rangements comme ici des tiroirs, des étagères, des portes coulissantes ou battantes.
Ce shodana réunit également un large panel de techniques de laque, qu’il s’agisse de roiro-urishi (noir laqué fond), d’amusant dame (fond d’or), d’hiramaki-e (dessins avec de la poudre d’or), Takamaki-e (dessins en relief avec de la poudre d’or), d’harigari et de tsukegaki (lignes de dessing gravé ou en relief) ou encore de nashi-ji (paillettes en bronze ou en mica qui sont saupoudrées sur la laque). La laque japonaise est évidemment réputée pour sa finesse, son raffinement, ses tons brillants mais surtout pour la précision de son travail à l’or et de ses motifs (maki-e). Les occidentaux s’obstineront d’ailleurs à vouloir l’imiter.
Témoignage de son époque, on peut aussi y admirer de nombreux motifs tout à fait représentatifs de l’art japonais : scène de palais ou de chasse et des symboles tels que le magnolia, la cigogne ou le phénix.
On remarque de chaque côté du meuble ; deux poignées, celles ci étaient souvent d’usage car il fallait rapidement pouvoir déplacer le meuble si l’on voulait éviter de le voir brûler dans les incendies provoqués par les fréquents tremblements de terre.
Ce meuble s’inscrit dans cette tradition japonaise mais des caractéristiques singulières le font se démarquer du reste de la création et le classe parmi les meubles atypiques et donc rares de nos jours. En effet, le meuble est avant tout singulier de par ses dimensions amples, de plus, la partie centrale rotative est un élément tout à fait original. Le fantastique travail de laque que l’on admire sur les 4 faces de ce meuble est vraiment peu commun. De plus, les innombrables ferrures et leur qualité d’exécution d’orfèvre vont dans ce même sens et témoignent également de l’exceptionnelle qualité de ce meuble.
Une œuvre rare nous est présentée ici, tant par sa charge décorative que par sa qualité d’exécution.

Des shodanas sont parfois vendus en salle des ventes et atteignent des prix records. Le 14 septembre 2011 Christie’s a adjugé 337 500 euros un petit shodana présenté à l’Exposition Universelle de 1900 (92,6cm de haut x 70,5 cm de large x 43 cm de profondeur). Plus récemment le 18 septembre 2013 à Christie’s NY un shodana a été estimé 130 000 – 160 000€ (106 cm de haut x 96 , 8 cm de large x 40 cm de profondeur). Un shodana aux dimensions semblables quoique plus petit et moins précieux s’est vendu le 18 mai 2012 à Christie’s Londres 48 360€ (199 cm de haut x 126,5 cm de large x 36,5 cm de profondeur)

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