L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

La MARQUETERIE

mercredi 12 mai 2010, par Barbara Cogollos

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I- L’histoire

L’histoire de la marqueterie est marquée par quatre grandes périodes, qui par leur contexte économique, politique, culturel ou religieux ont permis l’application et le développement de cet art.
- Dans l’Antiquité, l’Asie Mineure est le foyer le plus important des menuisiers qui utilisaient l’incrustation de bois. Comme par exemple les boiseries du Palais du Roi Mausole à Halicarnasse, 350 ans avant Jésus Christ.
- Suivant les activités remise à la mode en Toscane, les Florentins vont diversifier les procédés. La Renaissance Italienne deviendra une période décisive pour le développement de la marqueterie en Europe.
- L’ébénisterie et la marqueterie s’introduisent définitivement en France au début du XVIIème siècle avec l’arrivée des artisans flamands et hollandais qui travaillent dans les ateliers royaux du Louvre et des Gobelins.
- Au cours du XVIIIème siècle, le nouvel esprit créatif des allemands va introduire le prestige des meubles marquetés français. Ce prestige atteindra son apogée sous Louis XVI.

Il y aura un renouveau périodique du meuble français avec les styles Charles X et Louis-Philippe, de 1825 à 1848, les créations des ébénistes marqueteurs de l’École de Nancy et les ouvrages "Modern’Style" et ceux des années "Art Déco". Les ouvrages les plus somptueux seront alors présentés lors des Grandes Expositions Internationales. Ils figurent aujourd’hui dans les musées ou meublent des palais.

II- Les techniques

Evidemment des fonds avec le ciseau au XVIIIème siècle

Au cours de la restauration de marqueterie ancienne, on trouve souvent sous le placage des traces de dessin, de crayon ou des marques d’outils sur les parties massives des meubles. Les placages sont coupés suivant le tracé avec une scie, puis fixés provisoirement par des pointes à placage ou plaqués au marteau avec de la colle forte (os et nerf). L’outil qui sert à creuser les placages est constitué d’une lame effilée en acier, fixée à l’extrémité d’un manche en bois. Au milieu du XVIIIème siècle, l’utilisation de cette technique va se répandre peu à peu à cause de l’évolution des formes. Les surfaces marquetées des meubles étant devenues planes, il était plus aisé de découper les fonds à la scie.

Evidement au chevalet des fonds de placage galbés

Au XIXème siècle, la technique primitive du creusement au ciseau a disparu. Les ébénistes qui faisaient un très grand nombre de reproductions de style Louis XV, préféraient appliquer des marqueteries déjà finies sur le bâti galbé, c’est-à-dire avec les fonds déjà incrustés par les motifs et préformés au galbe du meuble. L’ensemble était plaqué sur le bâti avec une colle forte et serré à l’aide d’un sac de sable pour épouser la forme du meuble. Pour obtenir une marqueterie épousant parfaitement la surface, les marqueteurs on inventé le procédé suivant : le placage est d’abord maintenu provisoirement sur le bâti à l’aide de quelques pointes, puis le parement est doublé par un papier kraft avec de la colle forte. Après séchage et durcissement de la colle d’os, le placage est détaché du bâti, conservant la forme du meuble, le fond est ensuite évidé sur un chevalet de marqueterie.

III- Les styles

Tarsia geometrica

Au XIVème siècle, c’est en Toscane que la marqueterie a été remise à la mode. Ces marqueteries se présentent le plus souvent sous une forme géométrique. Le contraste est donné par les couleurs et la disposition du veinage des différents bois "du pays". Le milieu du XVème siècle est une époque très importante dans le développement du décor marqueté. De riches demeures possédaient de petits cabinets de travail décorés de boiseries abondamment marquetés en "trompe-l’œil" représentant de fausses bibliothèques disposées sur le pourtour de la pièce.

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Studiolo de Gubbio
Marqueterie en tarsia geometrica tout autour de la pièce

Tarsia a incastro

C’est le nom que l’on a donné au procédé utilisé par la colonie d’artisans marqueteurs qui travaillaient en Allemagne du Sud, vers 1620. C’est une méthode simple qui consiste à superposer deux placages contrastés, puis de les fixer entre eux sur le pourtour pour former un seul paquet. On découpe les placages simultanément en suivant le tracé d’un motif collé sur la partie supérieure du paquet. Une fois ce découpage terminé, le marqueteur sépare les deux placages et il incruste ensuite les parties claires dans le fond foncé et inversement. De cette manière il obtient deux décors identiques.

Le meuble Boulle

Sous Louis XIV, la plupart des marqueteurs utilisaient les procédés de sciage par superposition. Leurs ouvrages ont un renom universel, en particulier ceux d’André-Charles Boulle. Quand on désigne un "meuble Boulle", cela signifie qu’il est revêtu d’une composition marquetée en écaille et laiton, qui peut également s’enrichir d’ornements en corne, en étain ou en cuivre. Seuls les ouvrages qui sont "attribués" à André-Charles Boulle peuvent être considérés comme étant de l’atelier de l’ébéniste du roi Louis XIV. Les autres appellations "à la manière Boulle", "dans le style de Boulle" désignent des meubles qui peuvent être très ressemblant à ses créations, mais aussi tous ceux de moindre qualité qui ont été fabriqués par d’autres ébénistes dans les ateliers du faubourg Saint-Antoine.

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Armoire d’André-Charles Boulle
Placage d’ébène et d’écaille, marqueterie de laiton, étain, corne et bois de couleurs et bronze doré

IV- Les matériaux

Les compositions contrastées nécessitent la préparation de matériaux très différents : bois, métaux et substances animales. Tous ces placages doivent être d’une épaisseur à peu près égale.

Le bois :

Il représente une petite partie dans le recouvrement de ces ouvrages. Les plus employés sont le palissandre du Mozambique, l’ébène de Madagascar, le poirier noirci, l’amarante, ainsi que le palissandre d’Asie. On trouve également l’utilisation du chêne lacustre qui est un bois qui a séjourné au moins une vingtaine d’années dans un sol humide et qui est devenu totalement noir, mais il a gardé toutes ses qualités et l’aspect de surface du chêne normal. Le bois teint par chlorosphénium est utilisé car certains champignons provoquent des modifications dans la couleur du bois. C’est le cas du chlorosphénium, qui pousse au printemps et surtout à l’automne. En effet le mycélium, c’est-à-dire la partie végétative se développe en traversant le bois qu’il teint en vert-bleu, ce qui lui donne un intérêt pour une utilisation en marqueterie.

Les métaux :

Avant de découper la plaque de métal, il faut le strier sur le contre-parement afin de favoriser son application sur le bâti avec de la colle animale. Le choix du laiton se fait en fonction de son aspect qui est déterminé par son alliage. Sa teneur en cuivre et en zinc fait varier la couleur et le reflet du métal. On peut également trouver des pièces en étain coulées directement dans la marqueterie.

L’écaille :

Son emploi paraît avoir commencé au début du XVIIème siècle en Flandres et en Allemagne du Sud. Ces substances proviennent des carapaces de trois tortues marines. Sur toutes ces tortues, les cinq écailles médianes sont très bombées, il est donc souvent nécessaire de les faire aplanir. Celles du bord sont de petites dimensions, mais peuvent être employées après avoir été refendues. Leur partie supérieure est brune comme la carapace, alors que le plastron est blanc sale, rosé ou jaunâtre. Après raclage et polissage, ces dernières deviennent transparentes. Quand elles sont intégrées dans la marqueterie, on les double d’un papier coloré, collé sur le contre-parement. Le même principe est utilisé pour la corne.

L’ivoire :

Comme l’écaille c’est une substance réglementée. La plus belle de ces matières provient de certaines dents de gros animaux comme le morse ou l’hippopotame, mais l’ivoire le plus courant émane des défenses d’éléphants. Ces derniers produisent une substance de bonne qualité. Pour débiter l’ivoire en placage, les défenses qui peuvent atteindre 2,50 m sont d’abord tronçonnées en plusieurs parties et chacune d’elles est sciée dans le sens de la longueur.

La corne :

La plus employée dans la marqueterie est celle de bœuf. Après avoir enlevé la pointe qui est la partie pleine, le tronc du cône est chauffé sur une flamme puis ouvert à l’aide d’une serpette et ensuite mis à plat dans une presse. Traitée d’une teinte unie, bleue foncée et parfois turquoise, la corne était sciée en superposition avec du laiton pour marqueter entièrement les écritoires ou les cartels. Elle a été particulièrement utilisée dans le mobilier surtout à la fin du XVIIème siècle pour recouvrir des dessins ou des peintures qui étaient collées sur le bâti des meubles.

On appelle peinture en bois, les marqueteries composées avec des placages de bois naturels ou teints. Dominés par des sujets en placage clairs de houx, buis, érable, le jaune doré de l’épine vinette ainsi que le violet et le rouge de l’amarante et du corail. Le vert des feuillages, le contraste est accentué par le fond en ébène ou en écaille brune. Ces compositions de bois sont aussi appelées : marqueterie à quatre couleurs.

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Cabinet d’apparat de la fin du XVIIème siècle, attribué à Pierre Gole
Les montants sont recouverts en étain et étain sur fond d’ébène. Marqueterie en peinture en bois.
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Miroir de toilette en marqueterie de cuivre, écailles de tortue, ébène et bronze doré

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