L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

Le meuble en LAQUE

mardi 16 février 2016, par Barbara Cogollos

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Avec la découverte de la Route des Indes au XVe siècle les occidentaux découvrent pour la première fois l’existence de la laque et ses nombreuses utilisations. Via les réseaux commerciaux, c’est bientôt toute l’Europe qui s’extasie pour ces créations.

La laque est en fait issue de la résine d’une variété d’arbre (Rhus vernicifera pour la laque du Japon et Rhus succedanea pour la laque de Chine), le tronc de l’arbre est incisé et saigné pendant 8 ans, 5 mois après l’incision l’exsudat est récupérer et stocké dans une jarre. On obtient ensuite un latex crémeux qui noircit à l’air. Cet exsudat contient 2 substances actives : une soluble dans l’alcool (l’urushiol) et une autre insoluble. On mélange à ces 2 substances des huiles siccatives et différentes préparations (sulfate de fer, vinaigre, pigments etc) afin d’altérer le rendu de la laque. Il existe de très nombreuses recettes de laques, dépendant de leurs origines géographiques, des ateliers, de leur utilisation etc. A la base, la laque est utilisée en Chine pour préserver les objets des intempéries.

Traditionnellement la laque est appliquée sur une surface polie qui peut être préalablement teintée, mais là encore, les méthodes diffèrent entre la laque de Chine et du Japon ; la laque de Chine nécessite tellement d’humidité pour être appliquée qu’il n’est pas rare de voir des ateliers de laque au bord des lacs voir directement installés sur des jonques en pleine mer. L’opération de laquage comporte 3 étapes principales : le laquage à proprement parlé (« jamais moins de 3 couches et jamais plus de 18 »), la décoration et enfin le laquage de finition.

En Europe, on admire dès 1698 les laques du Palais Mazarin (Mercure de France du 16/01/1905 : « Dans les inventaires du Palais Mazarin, on trouve des cabinets en vieux laque de Chine et du Japon »). En 1686, Louis XIV reçoit à Versailles le 1er ambassadeur du Siam, en présent, ce dernier apporte de nombreux objets en laque. Cet afflux et cette découverte d’objet en laque coïncide avec une certaine lassitude vis à vis du style baroque, la découverte de la laque, des motifs et de l’esthétique asiatique couplée a l’intérêt que suscitent les nouveaux grands récits fabuleux (notamment la traduction des Milles et Une nuits) insufflent une inspiration nouvelle chez les créateurs d’art décoratifs. Des navigateurs commerçants sillonnent les mers et rapportent de nombreux objets laqués de Chine et du Japon. Ces objets originaux sont très prisés des cours et des nobles, le 1er Trianon ou Trianon de Porcelaine en est l’exemple parfait. Les murs sont recouverts de carreaux en faïence imitant la porcelaine, et décorés de motifs « à la chinoise » en bleu/blanc. Le mobilier ainsi que les vases et boiseries sont eux aussi inspirés des styles asiatiques.

Les ébénistes perçoivent rapidement l’intérêt qu’ils ont à s’adapter à cette nouvelle mode mais ils ne possèdent pas les secrets leur permettant d’obtenir la précieuse laque du moyen orient. Divers procédés sont donc mis au point, des imitations sont réalisées mais leur qualité est loin de concurrencer la splendeur et la durabilité des laques asiatiques.

Le meilleur moyen consiste donc à envoyer à grands frais les meubles brut au Japon ou en Chine afin qu’ils soient laqués et vernis directement par les maitres artisans asiatiques. Mais cette solution, bien qu’efficace, comporte de nombreux problèmes, l’envoi, la décoration et le rapatriement des meubles coûtent très cher, de plus, il faut compter jusqu’à deux ans de délai.

De plus, depuis 1639 le Japon est totalement fermé aux occidentaux, seul les Hollandais parviennent à maintenir un faible lien commercial avec l’empire du soleil levant. Cette situation rend les panneaux de laques encore plus précieux et rares. En 1730, soucieux de développer une alternative viable aux laques de Chine et surtout celles du Japon, les Frères Martin mettent au point un vernis. De très nombreux objets seront recouverts du célèbre « vernis Martin », les décors, d’abord d’inspiration asiatique, laisseront place à des compositions dans un goût typiquement occidental, inspirés des travaux des plus grands artistes (Watteau, Boucher etc). Le nombre d’objet vernis est exponentiel (les carrosses, les chaise à porteurs, les éventails etc). Les meubles en laque sont extrêmement prisés, il est courant de voir des panneaux de laque détachés d’anciens meubles afin d’être adaptés puis fixés sur des nouveaux. Un véritable « culte de la laque » s’installe, les plus grands marchands merciers se procurent et vendent des objets en laque, notamment le célèbre marchand GERSAINT qui se spécialise dans les objets exotiques et laqués qu’il vend dans son échoppe nommée « A la Pagode ». Les marchands commencent à définir deux types de laque : l’ancienne qui désigne la laque japonaise datant du début des échanges commerciaux, et la nouvelle qui est issue des productions « à la chaine » destinées aux marchés occidentaux . La première est la plus belle, la plus durable et la plus recherchée, tandis que la seconde est de moins bonne qualité, elle est produite en très grande quantité et vendue aux commerçants hollandais au comptoir de Nagasaki.

La laque du Japon est très fortement préférée à la laque de Chine : Englebert Kaempfer, le célèbre médecin/voyageur/aventurier écrira d’ailleurs dans ses notes : « Les laques de Chine et du Tonkin n’arrivent jamais à la hauteur de cette pratique et dextérité qu’ont les japonais dans la composition de leurs vernis aussi bien que dans l’art de l’étendre sur les objets ».

A la fin du XIXe siècle, avec la réouverture du Japon à l’occident (1854) et l’apparition des grandes expositions universelles les occidentaux redécouvrent avec enthousiasme l’esthétique du mobilier asiatique et des décors en laque. Un nouvel engouement pour la laque et les formes asiatiques apparaît : le Japonisme. De plus, les progrès de la chimie permettent dorénavant de produire des imitations de fort bonne qualité, ces dernières sont par exemples très utilisées dans les réinterprétations de meubles du XVIIIe durant tout le courant historiciste. L’influence de l’esthétique japonaise sera primordiale dans l’évolution des arts décoratifs en ce début de XXe siècle. L’élégance stylisée du mobilier Art Nouveau, la littérature ou encore les Arts plastiques sont ainsi très influencés par le Japonisme. Durant le XXe siècle, la laque traditionnelle est peu à peu remplacée par des vernis durcissants à l’air (laques nitrocellulosiques, polyuréthanes etc) qui sont très utilisés, notamment par les décorateurs Art Déco et sur toutes sortes de supports (alu, contreplaqué, pierre etc).

La laque est donc indissociable de l’évolution du mobilier et des Arts Décoratifs en général. Elle a toujours été synonyme d’exotisme, d’aventure et de raffinement. Très prisée des riches et des puissants, elle reste un symbole de richesse et de bon goût. De nos jours, les meubles en laque du XVIIIe et du XIXe siècle continuent d’atteindre des prix records en salle de vente. Comme par exemple une commode en laque de Chine et bronze doré, d’époque Louis XV, estampillée MACRET et JME, estimée 150 000€, elle a été adjugée 228 750€ (Sotheby’s Paris 10/11/09). Ou encore, une paire de commodes-dessertes en bois noirci, laque du Japon et bronze doré, estampillées Henry DASSON (XIXe), estimées 80 000€, elles ont été adjugées 168 750€ (Sotheby’s Paris 02/10/08).

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