L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

L’ESCALIER DE CRISTAL

mercredi 9 avril 2014, par Barbara Cogollos

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Pendule en bronze à patine doré, dans le goût du Japon, figurant un phénix tenant dans son bec un rameau de cerisier en fleurs et posé sur son dos. Le décor en forme d’oiseau soutient un cadran circulaire émaillé noir et or. Base quadrangulaire ouvragée encastrant une terrasse en marbre-onyx et piétement d’angle à motif de bambous.

La pendule au phénix emprunte, à la culture japonaise, l’intérêt pour la faune et la flore dans un traitement raffiné et poétique. La branche de cerisier, « sakura » en japonais, est symbole de beauté éphémère . Elle est appréciée pour ses qualités ornementales. Le phénix, symbole de résurrection, est une habile adaptation de l’oiseau légendaire, capable de renaître après s’être consumé de sa propre chaleur.

Cette pendule est appréciée pour son raffinement, son exceptionnelle qualité qui marque clairement son appartenance à la production d’une des plus grande maison de luxe du XIXème siècle.

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PENDULE AU PHENIX ESCALIER DE CRISTAL XIXème SIECLE


Le contexte

Le XIXe siècle est une période mouvementée pour la France, sa politique et les bouleversements sociaux qui en résultent modifient son aspect artistique et innove des courants qui la caractérisent. Ce siècle comporte la Restauration des Bourbons, la Monarchie de Juillet, la Seconde République ainsi que les quarante-quatre premières années de la Troisième République.

La France se modernise, tant par ses sciences que par l’évolution de ses mœurs. Elle s’impose finalement comme une puissance stable qui assume ses choix tant politiques que culturels, pays d’innovation et de création, ses déboires sociaux ne ralentiront pas son évolution artistique.

Biographie

Cette maison fut créée en 1802 par la veuve Desarmaud née Rosalie Charpentier. Elle fut la première commerçante de son époque à proposer des pendules, candélabres et vases d’ornement associant le cristal taillé et le bronze doré. Elle est spécialisée dans la fabrication de petits objets décoratifs et met un point d’honneur à la qualité de ses exécutions.La fabrique est vendue en 1847 à Pierre Isidore Lahoche&Boin qui abandonne le nom d’ESCALIER DE CRISTAL, puis par Lahoche seul en 1852.

Ce dernier s’associe à son gendre Emile Pannier et devient Lahoche&Pannier en 1857. Leur production est considérée comme « d’un luxe et d’une qualité rarement égalée ». Ils se spécialisent dans la création d’objets au goût japonisant et reprennent le nom d’ESCALIER DE CRISTAL, synonyme de raffinement et de qualité.

Pour finir, les frères Pannier, Georges (1844-1944) et Henry ( ?-1935) reprennent l’affaire en 1890 jusqu’en 1923. Par ses multiples changements de propriétaires on peut dire que la paternité de la marque est complexe.

Sa production

La maison Escalier de Cristal se crée une réputation par l’innovation proposée par la veuve Desarmaud : l’association du cristal et du bronze dans un même objet. Elle gagne pour cette innovation la médaille d’or à l’Exposition des produits de l’Industrie Française en 1819, puis sombre peu à peu dans l’oubli après la mort de sa fondatrice. Il faut attendre 1844 et le départ de Boin pour que la maison retrouve le faste de ses débuts : Lahoche fait paraitre la première publication officielle de ses œuvres.

L’enseigne est déménagée en 1840 aux 162-164 galeries de Valois. Dés lors il n’y aura plus une seule exposition dont la maison sortira sans médaille. La maison s’attire les louanges des critiques qui relèvent son luxe et son élégance parisienne. Des artistes comme Emile Gallé accorde à l’Escalier de Cristal leur exclusivité (son motif herbier) car il considère la boutique comme « une exposition permanente d’art »

Il faut savoir qu’avant sa reprise par Lahoche&Pannier, la maison « Escalier de Cristal » est spécialisée dans l’art de la table, les objets décoratifs en porcelaine et en bronze. Elle fabrique quelques meubles permettant la démonstration de sa spécialité première : l’alliagedu cristal et du bronze. C’est à l’initiative des frères Pannier qu’elle doit sa réussite dans l’ameublement. Leur père avait déménagé la boutique en 1872 prés de l’opéra, un transfert qui suit le mouvement général des grands négociants qui quittent le Palais Royal pour des quartiers plus jeunes, plus riches. C’est à ce moment là que l’on voit apparaître à l’Escalier de Cristal les premiers meubles, qui sont des reproductions d’anciens, des pastiches librement interprétés des créations du XVIIIème siècle. Mais les frères Pannier sentent le besoin de changements et décident de diversifier la production de la maison, il est alors nécessaire de nouer des liens avec de nouveaux corps de métiers et d’assurer une production parfaite. En cela, la maison ne sera pas présente à l’Exposition Universelle de 1889 car elle peaufine ses futures créations. La première exposition d’ameublement qu’elle présentera est intimiste : elle se déroule en décembre 1894 dans la galerie Georges Petit, composée de créations japonisantes qui sont montrées au public et illustrent la nouvelle orientation de la maison. Surfant sur la vague du japonisme dont la société française raffole, les frères Pannier s’assurent une réputation de maison innovante et à la mode. On entendra que « les modèles sont toujours particulièrement bien choisis, le goût distingué et l’exécution parfaite »

Pour cette nouvelle branche de production, Escalier de Cristal s’assure le travail de fournisseurs de pointe : Viardot (1830-1906 ) est un des premiers à adapter le style asiatique au gout européen. Au lieu de reproduire des pastiches de meubles traditionnels japonais, il reprend des créations déjà existantes de la maison et les « japonisent ». Il rajoute sur des meubles des panneaux laqués venant d’extreme-orient et de la nacre de Tonkin.

Les frères Pannier s’associent également avec la maison Majorelle de Nancy dont le fondateur avait breveté en 1878 la décoration de meubles en laque avec des incrustations de faïence.

Un même modèle passe par différents corps de métier, tous tenus par des artisans très prisés de l’époque. La présence de tous ces intervenants est utile pour la datation des pièces puisqu’elles correspondent à des périodes de collaborations. On notera la participation de Kroeller, Fetu, Lievaux, Thomassins, Shaal…

Le japonisme très en vogue à Paris, l’Escalier de Cristal propose à des collectionneurs avertis, des objets de qualité, des modèles recherchés qui sont novateurs par le mélange qu’ils offrent : de l’orient dans des meubles occidentaux. Il n’y a pas de pastiche asiatique, la maison crée « délibérément un orient imaginaire mais selon des modèles occidentaux » elle se dote d’un éclectisme qui sait choisir et transposer avec une grande liberté. Escalier de Cristal n’a pas le souci de représenter l’essence japonaise mais celui de fabriquer, tout simplement, un bel objet. Les emprunts faits à une civilisation exotique n’ont qu’une valeur décorative et pittoresque.

L’ESCALIER DE CRISTAL participe ainsi grandement à la diffusion du goût pour l’Extrême Orient en Europe et est présent dans de nombreuses expositions, notamment à l’Exposition Universelle de 1851 à Londres au Crystal Palace. En 1853, L’ESCALIER DE CRISTAL reçoit une médaille d’argent pour les expositions de New York et de Paris et c’est en 1900, lors de l’Exposition Universelle, à Paris, que cette maison reçoit une médaille d’or.

Particularités

Il est important de parler des carnets de notes de la maison. Ils sont aujourd’hui un patrimoine représentatif de l’ébénisterie française. A l’heure où les entreprises consignent tous leurs documents dans des ordinateurs, il est intéressant de voir comme les frères Pannier ont recensé la moindre de leurs créations et leurs ventes dans ces petits carnets. Aujourd’hui ils sont un bien précieux qui permettent la datation et la connaissance des intervenants pour l’intégralité de la production de la maison.

Chaque vente était consignée, on retrouve pour chacune un petit croquis du meuble, une description succincte comprenant le nom de son créateur, les exécutants, la nature des matériaux, les clients et le prix de vente.

Par exemple, pour la vente d’un petit meuble en 1894 on peux lire dans un carnet : « meuble avec panneaux peints à l’huile, cadre en bronze doré, palissandre très foncé, cuivres oxydés réalisés par Kroeller pour l’ébénisterie, Pestat pour le bronze, d’après un dessin de Lièvre, a été édité en 6 exemplaires. Acheté par Wladimir de Russie qui paie 6500 francs d’or pour l’exemplaire illustré par F.Clairin » Ce modèle est aujourd’hui exposé au musée de l’Hermitage à Lenningrad.

Signature

Escalier de Cristal estampille rigoureusement ses modèles et les datent, ce qui facilite la recherche de l’exécutant. Mais bien souvent les meubles sont estampillés de façon discrète, en cela, on a souvent cru à des originaux de l’époque Louis XVI jusqu’au démontage qui révélait la datation de l’ouvrage.

L’estampillage est modifié à chaque changement social de la maison. Ainsi les dernières œuvres sont marquées « Pannier, frères et Cie » mais on retrouve avant « Pannier-Lahoche & cie » ou simplement « Escalier de Cristal »

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