L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

L’EPLATTENIER Charles

lundi 2 mai 2016, par Barbara Cogollos

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L’objet que nous vous présentons est un rarissime bas-relief de Charles L’EPLATTENIER. Principal représentant de l’Art Nouveau en Suisse, Charles L’EPLATTENIER est aussi un grand théoricien de l’art ainsi qu’un professeur émérite. Ses enseignements artistiques ont durablement marqué ses élèves et notamment le grand architecte LE CORBUSIER. Les œuvres de L’EPLATTENIER ont récemment étaient redécouvertes et ne cesse de gagner en popularité depuis comme en témoigne de nombreuses adjudications.

Le bas-relief que nous vous proposons est une œuvre extrêmement rare dans la carrière de L’EPLATTENIER. En effet, cet artiste s’est plus penché sur la peinture que sur la sculpture ce qui ajoute à la rareté de notre bas-relief. Le corps humain –thème cher à L’EPLATTENIER- est ici traité avec la grâce, la légèreté et la subtilité d’un grand artiste et d’un excellent observateur de la nature. Le discret décor de feuillage ajoute encore à la poésie générale dégagée par cette œuvre exceptionnelle.

Charles L’EPLATTENIER est né à Neuchâtel en Suisse en 1874. Pendant sa jeunesse il suit un apprentissage en peintre en bâtiment. Devant ses talents précoces, son sérieux et son zèle, il lui est conseillé de suivre les cours de l’école d’art municipale de Neuchâtel.

En 1890, Charles L’EPLATTENIER est chez une tante, à Budapest. Là, il est reçu et remarqué à l’école des Arts Décoratifs. Trois ans plus tard, il est à Paris et suis les cours de Luc-Olivier MERSON, célèbre peintre décorateur.


Après ses études, Charles L’EPLATTENIER retourne en Suisse et s’installe à La Chaux-de-fonds. Cette ville du comté de Neuchâtel est considérée à l’époque comme un modèle d’urbanisme, de réussite économique et de dynamique sociale. Il est nommé maître de dessin et de composition décorative à l’école d’Arts Industriels de La Chaux-de-fonds en 1897. A partir de 1905, Charles L’EPLATTENIER crée le Cours Supérieur destiné à théoriser l’enseignement qui était alors purement artisanal. Afin de poursuivre son enseignement, Charles L’EPLATTENIER ouvre en 1911 sa Nouvelle Section dont le but est de former des équipes de décorateurs/ensembliers travaillant selon les principes artistiques des avants gardes européennes et notamment du Jugendstil allemand. L’EPLATTENIER met en place un enseignement nouveau constitué de peu d’heures de cours et beaucoup de création personnelle. Il emmène aussi régulièrement ses élèves en promenade dans les montagnes suisses afin qu’ils se familiarisent avec les représentations de la nature. Il développe aussi une revalorisation des métiers d’art du bâtiment au travers d’un programme qui préfigure celui mit au point par le Bauhaus quelques 10 ans plus tard. Grâce à cet enseignement, ses élèves réalisent différents projets notamment le crématorium de la ville de La Chaux-de-fonds.

Le style de L’EPLATTENIER a considérablement évolué au fil du temps. Grand adepte de peinture, il utilise d’abord un vérisme pictural précis mais touchant jusqu’en 1903, il développe ensuite une technique pointilliste qui lui apporte de nombreuses commandes toujours visibles aujourd’hui comme par exemple la caserne et le crématorium de La Chaux-de-fonds réalisés avec l’aide de ses élèves.


L’EPLATTENIER représente beaucoup le corps humain, le nu et la nature, notamment les paysages suisses. Il cherche à créer une nouvelle esthétique propre à son pays : il développe une variante régionaliste à l’Art Nouveau appelée Style Sapin. Ce style, plus proche de la Sécession Viennoise que de l’Art Nouveau français se développe particulièrement dans l’architecture, comme par exemple la Villa Fallet, dessinée par Le Corbusier en 1906, alors proche collaborateur de L’EPLATTENIER. Teinté de nationalisme, ce style se veut comme une réponse à la large domination des arts décoratifs français et anglais. L’EPLATTENIER est aussi très influencé par les arts japonais notamment les motifs décoratifs et le jeu subtil des grandes compositions.

L’EPLATTENIER, est à la fois un précurseur de l’Art Nouveau en Suisse, un artiste accompli, un décorateur entreprenant, mais également un fin pédagogue. Il enthousiasme ses élèves et développe leurs talents. C’est notamment le cas de Charles Edouard JEANNERET, élève timide mais prometteur qui sera plus tard connu sous le nom de LE CORBUSIER. En effet, L’EPLATTENIER l’oriente vers l’architecture et l’envoi en stage à Paris chez Auguste PERRET, architecte novateur et spécialiste de l’utilisation du béton armé. Charles Edouard JEANNERET gardera toute sa vie un profond respect doublé d’une sincère admiration pour son maitre comme en témoigne les nombreux courriers qu’ils s’échangèrent jusqu’à la mort de L’EPLATTENIER : « Vous êtes aussi une de ces âmes nobles, mon cher maître, une âme qui recherche l’idéal pur, abstrait (...) » ou encore « (…) par l’éducation que vous nous avez donné, faite de principes solides, éducation la meilleure que nous eussions pu souhaiter (...) ». C’est aussi L’EPLATTENIER qui fait découvrir au CORBUSIER le célèbre ouvrage d’Owen Jones : Grammaire de l’ornement, volume fondateur qui inspirera profondément le grand architecte. LE CORBUSIER rejoindra son ancien mentor au sein de la Nouvelle Section en tant que professeur d’architecture en 1912.

A partir de 1913, L’EPLATTENIER théorise ses enseignements et écrits longuement sur le dessin de précision, le dessin d’imagination ou d’interprétation.


L’EPLATTENIER transmet le goût des musées et de la grande musique à ses élèves, il abonne l’école d’art de La Chaux-de-fonds à la revue allemande du Jugendstill : Deutsche Kunst und Dekoration. C’est aussi un professeur émérite, comme en témoigne les nombreux prix obtenus par ses élèves à l’Exposition Internationale de Milan en 1902 notamment pour des boitiers de montres décorés. L’EPLATTENIER continua sa carrière d’enseignant jusqu’en 1914, date à laquelle il démissionne de l’école pour des raisons politiques et afin de se concentrer sur sa carrière d’artiste. Il gardera contact avec bon nombre de ces élèves notamment LE CORBUSIER. Après avoir consacré le reste de ses jours à la peinture et à la sculpture, il meurt en 1946 au cours d’une promenade dans les vallons boisés du Doubs qui avaient vu naître sa passion, son goût pour la nature et son talent pour la réinterpréter.

Bien que longtemps oublié, Charles L’EPLATTENIER est un artiste dont on redécouvre le génie, comme en témoigne les différentes expositions qui lui ont rendu honneur ces dernières années. Citons notamment 2 expositions au musée de La Chaux-de-fonds en 1974 et 1987. Ou encore, l’exposition « Charles L’EPPLATTENIER, un précurseur du Bauhaus » en 1981.

Le bas-relief que nous proposons est une pièce rarissime chez cet artiste. En effet, bien que sculpteur émérite, L’EPLATTENIER n’a, à notre connaissance, pas réaliser d’autres bas-reliefs de ce type, ce qui souligne sa rareté et son importance.

La redécouverte de ce grand artiste trop longtemps oublié s’exprime aussi en salle des ventes. Ainsi, une huile sur toile estimée 8000-10 000€ enflammait les enchères jusqu’à 17 000€ le 03/03/15 chez Dupont & Associés à Morlaix. Ou une autre huile sur toile adjugée 13 800€ à Bâle chez Beurret & Bailly auktionen le 15/06/13.

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