L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

Huile sur toile "La cueillette des cerises" signée en bas à droite Théodore LEVIGNE circa 1880

mercredi 22 mars 2017, par Barbara Cogollos

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Théodore Levigne, né le 17 novembre 1848 à Noirétable et mort à Lyon le 11 novembre 1912, a montré son goût pour la peinture dès les premières années de sa vie : à six ans, il cherche à reproduire les peintures des vitraux de l’église de son village natal. Installé à Lyon en 1856 avec sa famille, il est formé auprès des Lyonnais Jean-Pierre Laÿs, spécialiste de la peinture florale très en vogue à Lyon, de Joseph Guichard et Michel Genod. Il intègre à 10 ans l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, où il reste jusqu’en 1862. A 15 ans, il reçoit le premier prix de peinture et un éloge du directeur de l’école qui déclare à son sujet : « L’histoire de l’art n’offre pas de précédent d’une œuvre aussi distinguée relativement à l’âge du jeune artiste qui compte à peine 15 ans ».
Nanti d’une pension de 1.500 francs offerte par la ville de Lyon pour continuer d’apprendre son métier, il s’installe à Paris et expose au Grand Palais en 1865. Il poursuit sa formation auprès d’Alexandre Cabanel et Jean Léon Gérôme, avant de quitter l’école et d’abandonner les cours, ce qui le prive de la bourse qui lui permettait de vivre.
De retour à Lyon, il finit par regretter son attitude et sur instance du Préfet, il réintègre son droit à pension et il repart en 1867 pour Paris. Cette même année, tout juste âgé de 19 ans, il se voit confier la décoration de la chapelle des jésuites d’Avignon où, en trois mois, il dessine et peint 112 saints, grandeur nature.
Blessé à la main gauche pendant la guerre franco-prussienne de 1870, il ne se résout pas à cesser de peindre et travaille pendant plusieurs mois, la palette attachée au bras, tant la peinture est pour lui un besoin vital. Engagé volontaire dans la légion du Rhône, il dessine tout ce qui se présente à ses yeux, y compris les combats.

Les productions de l’artiste n’ont que peu de rapport avec l’enseignement de ses maîtres.
Doté d’un oeil photographique, l’élève excelle dans la scène de genre commerciale, aussi bien citadine que rurale : il se fait alors grand spécialiste de la peinture réaliste qui restitue, sans fioritures, les scènes de la vie ordinaire et les tâches humbles des paysans tels qu’elles se présentent à son regard.
La nécrologie du Lyon républicain, du 12 novembre 1912, résume assez bien la place que s’est faite l’artiste en écrivant qu’ « il a brossé des milliers et des milliers de toiles avec une insouciance de sa réputation à nulle autre pareille. Lui déniera-t-on le titre d’artiste pour avoir tant produit ? Ceux-là auraient tort, car avant que le peintre devînt l’esclave ou plutôt la victime du struggle for life, Lévigne avait signé des œuvres non sans mérite. Un Pâturage dans le Charollais lui avait valu une médaille d’or au Salon de Paris en 1885, et semblable récompense lui fut décernée par ses pairs en 1899 à Lyon, où il exposa une pittoresque Sortie de bal des étudiants. [...] La mort est parfois pour le peintre le commencement de la célébrité, cet aphorisme ne semble pas devoir s’appliquer à Th. Lévigne. Mais, plus tard, certaines de ses toiles, les plus rares hélas ! feront peut-être comme le bon beaujolais qu’il aimait tant : elles prendraient de la valeur que cela ne serait pas surprenant ».
L’art, langage universel capable de parler à quiconque, est pour lui le mode d’expression primordial. Ainsi, même à la guerre, il enregistre les scènes par son pinceau de surdoué. Peintre prolifique, intuitif et imaginatif, il est inspiré par l’Invisible et le spirituel.
La toile que nous vous présentons ici en est un parfait exemple, LEVIGNE représente dans toute sa délicatesse, une scène galante où transparaissent les sentiments amoureux. Cette rencontre se déroule au moment de la récolte des cerises. Elles-mêmes symbole de passion, elles sont le second plan décoratif de ce tendre échange de regards entre les deux jeunes en costume du 18e siècle.

Les figures inscrites dans des lignes géométriquement étudiées, le traitement des couleurs très homogène, dans une gamme délicate et harmonieuse de verts et de rose, la surface qui se laisse souvent vaincre par la matière dans une touche parfois rapide et parfois très attentive, font un ensemble d’une douceur unique et très décorative.
Nous retrouvons deux œuvres du peintre conservées dans le Musée des Beaux-Arts Chéret de Nice (La Vogue de la Croix-Rousse à Lyon - Bouquet de fleurs), de Lyon (Portrait d’homme) et de Chambéry (Paysage d’automne).

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