L’œil du collectionneur par Jean-luc Ferrand

Tapisserie d’AUBUSSON

vendredi 29 mars 2013, par Barbara Cogollos

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La naissance de la tapisserie française est, encore de nos jours, soumise à différentes théories. Selon la légende, ce serait les guerriers Sarrasins qui en seraient à l’origine. En effet, après leur défaite à Poitier en 732, certains d’entre eux se seraient installés sur les bords de la Creuse et auraient commencé une activité de tapissier et de tisserands. Mais pour d’autres auteurs, c’est le terme « tapis sarrasinois » un type de tapis produit à Aubusson qui aurait influencé cette légende.

XVIIIEME SIECLE

La Tapisserie

Plus certainement, les origines de la tapisserie française sont à chercher dans l’immigration de nombreux tapissiers flamands (alors capitale de la tapisserie) fuyant la pénurie de laine qui frappe les Flandres au XIVe siècle.

A l’origine, la tapisserie sert à habiller les murs des grandes demeures mais surtout à offrir un minimum d’isolation dans des battisses de pierre où la taille des pièces ne permet pas aux cheminées d’offrir un chauffage suffisant. De plus, les tapisseries habillent coffres et meubles et sont facilement transportables.

Quoi qu’il en soit, les premières traces de tapisseries d’Aubusson et de Felletin (appelées tapisseries de la Marche, nom du massif de la Creuse où se trouvent les villes d’Aubusson et de Felletin) datent de 1457. Le premier courant esthétique des tapisseries d’Aubusson est appelé la « vogue des mille fleurs ». En effet, les premières tapisseries représentent des personnages ou des animaux dans un décor constitué de centaines de fleurs. C’est à ce courant qu’appartient la célèbre tapisserie flamande La Dame à la licorne conservée au musée de Cluny.

A cette époque, la tapisserie est encore très largement un artisanat typiquement flamand. Il faut attendre le XVIe siècle et l’accession au trône d’Henri IV pour voir apparaître des réglementations afin d’assurer le succès économique des tapisseries françaises. En effet, Henri IV met en place des programmes de protection de la concurrence des industries d’art françaises. Ces réglementations interdisent l’entrée en France aux tapisseries étrangères (édit du 11 septembre 1601). Ces édits permettent un nouvel essor de l’industrie de la tapisserie marchoise (Aubusson, Felletin et Bellegarde) notamment en accordant à ces villes des privilèges ( pas de logements des gens de guerre, pas de droits de péage pour exporter les tapisseries à Paris etc). Ces nouvelles réglementations revitalisent un artisanat vacillant : en 1637 on compte plus de 2000 tapissiers juste pour Aubusson.

Avec ce succès et cette protection nouvelle on voit apparaître différents genres de tapisserie : les verdures qui font la part belle à une végétation subtilement peuplée d’animaux sauvages ou exotiques, les scènes religieuses remportent aussi un franc succès ainsi que les scènes mythologiques, on voit aussi l’apparition de reproduction de tableaux.


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Une des 6 tapisseries de la « Dame à la licorne », le 6eme panneau : « à mon seul désir » (Musée de Cluny)

Mais cet essor est de courte durée, dès la seconde moitié du XVIIe les techniques se perdent, l’essor de la tapisserie marchoise se fige. On cherche de plus en plus à imiter la peinture, en découle une fadeur des couleurs et une perte d’inspiration. De plus, les conflits religieux déchirent le pays.

En 1665, les tapissiers d’Aubusson alertent Colbert et le Roi et obtiennent le titre de Manufacture Royale. En 1686, la Révocation de l’Edit de Nantes envenime une situation religieuse déjà délétère. En parallèle, la création des manufactures des Gobelins et de Beauvais porte un coup certain aux manufactures marchoises. En 1732, la manufacture de Felletin obtient elle aussi le titre de manufacture royale mais tout en étant placé sous le contrôle de la manufacture d’Aubusson.

Au XVIIIe, les modes de l’esthétique frivole s’intègrent aux tapisseries, c’est l’apparition des scènes de fables ou chinoises, des marines et des scènes de chasse. C’est de ce courant qu’est issue la tapisserie que nous proposons. Les scènes de chasse sont tout à fait typique de cette période, elles sont généralement caractérisées par un tissage rustique, une palette chromatique limitée et une typique quasi absence de perspective. Inspirées des modèles flamands, ces tapisseries remportent un succès considérable.

Puis vient la mode du papier peint qui porte un coup sévère à l’industrie de la tapisserie. La centralisation et les malheurs sociaux que connaît la France en cette période troublée ne favorise pas le succès ni l’extension de l’industrie tapissière marchoise. Pour contrer cet état de fait, la législation qui encadre les manufactures devient plus stricte : la formation des ouvriers durent au minimum 3 ans, plus 4 ans passés dans l’atelier d’un maître, de plus, les aspirants doivent réaliser un chef d’oeuvre. Le Roi met aussi en place des jurés visiteurs qui contrôlent la qualité des tapisseries, les productions sont systématiquement marquées, enfin avec les lettres patentes du 28 mai 1732 le Roi mande un expert teinturier pour former les ouvriers d’Aubusson.

Enfin en 1798, la première exposition de l’Industrie rend honneur aux ateliers tapissiers qui se voient décerner des prix. Avec ce succès nouveau, les commandes explosent. Sous l’Empire et la Restauration les commandes affluent et le succès ne se tarit pas. Encore de nos jours, les tapisseries d’Aubusson remporte un franc succès en salle des ventes, comme par exemple le 16 octobre 200è chez Sotheby’s paris où une tapisserie d’Aubusson du XVIIIeme, une scène de chasse a été adjugée 19 450€.

La tapisserie que nous proposons est tout à fait typique du XVIIIe, c’est ce type de tapisserie qui est le plus recherché par les collectionneurs. Le sujet, touchant de frivolité, est servit par une composition impeccable. La densité du décors feuillagé n’est pas sans rappeler les Verdures, les personnages sont représentés avec un soucis du détail particulièrement prononcé (notamment dans les costumes et les postures) typique de la grande Tapisserie d’Aubusson au XVIIIe. La richesses et la subtilité de la composition sont soulignées par une ravissante frise décorée de fleurs et de feuillages. Cette tapisserie est l’illustration parfaite de la période faste d’une industrie d’art qui est encore aujourd’hui un des symboles du savoir faire français en matière d’objet d’art et de décoration.

Le Carton

Les cartons sont les modèles grandeur nature à partir desquels les tapisseries sont tissées. Peint à l’huile sur toile ou gouache sur papier, ces peintures ont donné vie à la plus petite comme à la plus grande tenture murale. Les laines et les soies étaient teintes pour correspondre à la peinture, puis le tisserand devait copier fidèlement le carton.

Le carton était positionné sous les fils du métier à tisser. Ainsi le tisserand tissait par transparence environ 2m2 par mois de tapisserie. La qualité de la tapisserie était largement tributaire de la qualité artistique du peintre du carton combinée à l’habileté du tisserand.

Les premiers peintres de cartons étaient des artistes locaux qui, habituellement dessinés pour les manufactures locales. Les cartons peuvent être des dessins au crayon de bois monochrome, où le tisserand est libre d’appliquer les couleur souhaitées, ou bien des peintures polychromes, où le tisserand devait restituer la copie exacte.

Souvent, chaque peintre était spécialisé dans les paysages, les fleurs, les animaux ou les sujets figuratifs et exerçait le motif dans lequel il excellait. Certains cartons se révélaient être de véritables chef-d’oeuvres.

Le premier centre de tissage de tapisseries en France remonte en 1457 situé dans une petite ville sur les rives de la Creuse, où se trouve la ville Aubusson, qui est désormais connue dans le monde entier pour ses tapisseries.

En 1665, Louis XIV donna le titre de "Manufacture Royale d’Aubusson" aux différents ateliers qui travaillaient dans la ville d’Aubusson. En 1731, Louis XIV lui même nomma un peintre au service de la Manufacture des Gobelins. Jean-Joseph Dumons, né en 1687, a travaillé également à Aubusson jusqu’en 1755. C’est à cette époque qu’une école ouvre ses portes, afin de former des jeunes peintres à la réalisation de cartons. Dumons est suivi par Jacques Juillard, l’élève du célèbre peintre de scènes galantes : François Boucher. De nombreux artistes peintres comme François Bouche ou Charles Lebrun se reléguèrent à la direction des cartons jusqu’au début du XX siècle.

Notre carton est issu de cette fabuleuse production stockée dans les manufactures ou les ateliers privés. En tant qu’outil de travail, les cartons se sont vus injustement relégués au deuxième plan de l’histoire de la tapisserie d’Aubusson. Les artistes peintres appelés liciers sont malheureusement oubliés et anonymes.

Cependant depuis quelques années on constate un regain d’intérêt ; les cartons sortent peu à peu des ateliers ou des manufactures pour le plus grand bonheur des collectionneurs. Une fois restaurés, ils peuvent ainsi être utilisés comme de précieux tableaux décoratifs.

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